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Socrate et (déjà !) internet

Comment ne pas retrouver, dans les arguments du roi Thamous et le mythe de Theuth, les critiques adressées aujourd’hui à Internet ?

Ecoutons Socrate, dans un des dialogues de Platon :

Près de Naucratis, en Egypte, vivait un des antiques dieux de ce pays, nommé Theuth. A ce dieu, les Egyptiens ont consacré l’oiseau qu’ils appellent Ibis.

C’est ce dieu Theuth qui a inventé l’écriture.

Il alla trouver le roi Thamous de Thèbes, qui régnait alors sur toute la région, pour lui montrer son invention, et lui dit qu’il fallait la répandre parmi tous les habitants.

Le roi lui demanda quelle serait l’utilité de cette invention. « Sire, lui dit Theuth, cette science rendra les Egyptiens plus savants, et facilitera l’art de se souvenir. J’ai trouvé un remède (pharmakon) contre l’oubli, pour soulager la mémoire.

Et le roi répliqua : « Tu es très ingénieux, mais tu ne sais pas discerner celui qui est capable d’inventer un art, de celui qui peut faire la part des choses entre les avantages et les inconvénients que cet art procure aux utilisateurs.

Tu es père de l’écriture (patêr ôn grammatôn), mais tu lui attribues, par bienveillance, tout le contraire de ce que ton invention peut apporter. Bien au contraire, c’est l’oubli qu’ils vont introduire dans leurs âmes. En faisant confiance à l’écriture, ils ne se souviendront plus par eux-mêmes du savoir, mais ils s’appuieront sur une science extérieure. Ils auront l’impression de connaître beaucoup de choses, alors que dans la plupart des cas ils n’auront aucune compétence. Ce seront des savants imaginaires (doxosophoi), et non pas de vrais savants. »

(Platon, Phèdre, 274-275)

Ainsi, l’écriture aurait-elle tué le savoir, en anéantissant la transmission orale.

Mais après ?

Ainsi, l’imprimerie aurait-elle re-tué le savoir, en diffusant la connaissance et en anéantissant le pouvoir des lettrés.

Ainsi, internet aurait-il re-re-tué le savoir ?

Sic transit mundi.

Jean-Philippe Behr

Début du Phèdre de Platon sur le parchemin Codex Clarkianus 39, bibliothèque Bodléienne

Début du Phèdre de Platon sur le parchemin Codex Clarkianus 39, bibliothèque Bodléienne

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La trajectoire des journaux américains, de 1971 à aujourd’hui

26 décembre 2012 Laisser un commentaire

Pour agrandir le graphique, cliquer ici.

Quarterly-Newspaper-Ad-Expenditures

Chiffres corrigés de l’inflation,  lissés sur trois trimestres glissants. Compilation et réalisation : Cabinet BL. Source : Newspaper Association of America.

Ce graphique illustre à merveille la trajectoire des journaux outre-Atlantique.

On y décèlera les principaux événements historiques : crise du pétrole en 1974, guerre du Golfe en 1990, dégonflement de la bulle internet en 2000, crise des subprimes en 2008…

Et apparaît au grand jour la trajectoire calamiteuse de la presse américaine.

Les recettes – hors diffusion – ont été divisées par trois, en l’espace de 10 ans !

Le phénomène est particulièrement marquée pour les petites annonces, dont les quatre cinquièmes se sont évaporés en migrant sur d’autres sites web.

L’émergence de la publicité en ligne sur les sites de presse, voici 10 ans, est très loin de compenser la dégradation de la communication des annonceurs sur support papier.

A cet effondrement s’additionne un effritement des ventes, par abonnements ou au numéro.

Rappelons que les journaux américains sont bien plus dépendants des revenus publicitaires que les nôtres. En 2006, les recettes tirées de la vente des journaux ne représentaient que 17 % du chiffre d’affaires total.  Aujourd’hui, avec l’écroulement de la publicité, le ratio est de l’ordre de 30 %.

Selon l’institut Pew-Research, de tous les médias, les journaux sont les plus affectés par les bouleversements de leur modèle économique.

Le cycle infernal s’est donc déclenché : réduction des coûts, d’où réduction des effectifs de journalistes, d’où diminution de la qualité éditoriale et de l’originalité des contenus, d’où impossibilité de monétiser une information devenue banalisée sur internet, et ainsi de suite, en une diabolique spirale dont on n’aperçoit pas le bout…

Sic transit mundi.

Jean-Philippe Behr

Des cloisons ? quelles cloisons ?

30 novembre 2012 Laisser un commentaire

Les frontières historiques entre les grandes catégories de médias d’actualité sont en train de s’évanouir.

La presse quotidienne et les newsmagazines intègrent sur leurs supports numériques photos, sons et vidéos, basculent vers le bi-média, culbutent vers le reverse-publishing.

Les médias audiovisuels, télé et radio, organisent leurs plateformes d’information numériques comme s’ils étaient des pure-players, et se déclinent d’ailleurs parfois en produits papier.

Les rédactions s’organisent pour traiter les contenus, dès l’origine, en flux multi-canal.

Nécessité faisant loi, puisqu’il faut monétiser son contenu en l’absence de revenus publicitaires suffisants, les modèles d’affaires commencent, après divers tâtonnements et expériences, à se ressembler entre eux.

Toutes les catégories de médias proposent de l’homothétique (qui s’appelle, selon le cas, PDF, podcast, ou catch-up), de l’enrichi, de l’application. Et des produits dérivés, pour générer des VU, de l’e-commerce, et des bases de données comportementales d’usager.

Lequel usager ne s’appelle plus lecteur, ni spectateur, ni auditeur, ni internaute, ni mobinaute. Mais tout cela à la fois, avec des pratiques de zappeur hyper-consommateur multi-support, quand ce n’est pas multi-tasker, jonglant joyeusement entre tablettes et ordinateurs, smartphones et autres écrans connectés.

Ce mouvement entraînera dans son sillage une partie des autres médias, qui ne sont ni médias d’information générale ni médias généralistes : périodiques de loisirs, chaînes thématiques, sites communautaires ou ciblés, …

Un média ne remplace pas les précédents, mais tous les médias, quel que soit leur ADN d’origine, papier ou radio, télévision ou web, convergent désormais vers la même chose (laquelle « chose », en devenir, reste à définir, mais ceci est une autre question).

Ainsi, progressivement mais rapidement, les cloisons entre les différents médias deviennent poreuses et s’estompent, sans doute pour disparaître à échéance plus ou moins lointaine.

Projetons-nous dans quelques années, une fois cette convergence bien avancée.

Y aura-t-il un sens à distinguer des taux de TVA différents ? A distinguer des catégories de presses éligibles à des subventions ou allègements ? A distinguer des catégories de médias pour les lois anti-concentration ? A distinguer des catégories spécifiques, pour Médiamétrie ou l’OJD ?

Voire à distinguer les médias des autres activités commerciales, lorsqu’une fraction significative des revenus et des marges seront tirés des activités annexes, s’appuyant sur la « marque-média » ?

L’information (sa qualité, sa diversité, son accès) est pour la liberté un bien précieux.

Dont la révolution ne fait que commencer.

Sic transit mundi.

Jean-Philippe Behr

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Où est mon journal ?

Les éléments fondateurs des lois qui organisent la presse (*) à la sortie de la dernière guerre forment un des piliers de la démocratie et sont toujours de la plus grande actualité : le souci de l’indépendance, de la transparence, du pluralisme.

A cette époque, l’information se confondait avec le journal papier. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas.

Alors, ces principes s’adressent-ils au journal, ou bien à l’information ? La réponse va de soi, il s’agit bien de l’information.

En conséquence, aujourd’hui, au nom de ces grands principes fondateurs, doit-on défendre l’information ? Ou bien le journal papier, à grands renforts de subventions publiques (**) ?

Le modèle économique de la presse vacille. Sans revenir ici sur les  « boulets historiques » de la presse, et tout particulièrement ceux de la presse parisienne (coûts de production, coûts de distribution, …), s’effondrent les socles sur lesquels la filière est bâtie.

Sur son passage, le numérique balaie la presse écrite. Les ventes et les recettes publicitaires diminuent. Les petites annonces ont disparu. Dans la PQR, ce ne sont pas les titres qui disparaissent, ce sont les lecteurs : leur âge moyen devient canonique. Et, surtout, l’information de base est partout et gratuite.

En ouvrant le journal, avez-vous envie de lire une information brute, que vous avez déjà apprise la veille, à la radio, à la télé, sur votre smartphone ou votre tablette, par facebook ou par twitter ? Non, plus personne n’a envie de payer un euro ou davantage, pour lire ce qu’il sait déjà.

On change de paradigme ; on passe de la bougie à l’électricité. Inutile d’innover dans la paraffine : il faut tirer des câbles et installer des ampoules.  Et admettre, une fois pour toutes, qu’une ampoule, ça éclaire mieux qu’une bougie.

De nombreux Cassandre prédisent la disparition du journal. Mais l’activité rédactionnelle a un avenir. Parce que l’information, recherchée, vérifiée, mise en perspective, répond et répondra toujours à un vrai besoin.

Evidemment, le chemin sera ardu. Il y a eu et il y aura des morts. Dans les titres, dans les rédactions (pour la première fois cette année, le nombre de cartes de presse a diminué).

Henry Ford disait que s’il avait écouté les clients, on lui aurait demandé des chevaux plus rapides, et il n’aurait pas inventé l’automobile à la portée de tous. Il appartient aux journaux d’inventer la presse de demain, à partir de modèles totalement repensés, à partir d’un nouvel écosystème.

L’information n’a plus de prix, mais elle a un coût. Créer et monétiser un contenu, y apporter de la valeur ajoutée, l’acheminer vers des canaux multiples, y adjoindre une diversification intelligente assise sur la marque, animer des lecteurs-acteurs, c’est tout un art.

Mais de cet art dépend désormais le sort de ce pilier de la démocratie, tel que rappelé en tête de cet article.

Les pouvoirs publics se trompent lourdement, lorsqu’ils subventionnent les bougies… Sauf si c’est pour faciliter la transition vers l’ampoule.

Une fois n’est pas coutume, faisons ici un peu de publicité. Je rappelle que le cabinet BL accompagne les entreprises, et notamment les médias, dans leurs mutations. Les solutions sont plurielles, à partir de l’histoire et des forces et atouts de chaque entreprise. Contactez-nous, en toute confidentialité.

Un journal, c’est la conscience d’une nation (Albert Camus).

Sic transit mundi.

Jean-Philippe Behr

(*) Je veux ici parler de la presse quotidienne d’information générale. Je reviendrai un autre jour sur les magazines et autres périodiques, pour lesquels la situation et les perspectives sont un peu différentes.
(**) 1,2 milliard d’euros, toutes aides et cibles confondues. Par année, bien sûr. – Source DGMIC/rapport Cardoso

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Je lirai, tu liras, il lira : le futur du roi Lire

20 novembre 2011 Laisser un commentaire

Le « papier électronique » a pour l’instant trouvé son principal débouché dans les liseuses de livres numériques, avec pléthore d’appareils de toutes sortes et de toutes marques : Kindle, Nook, Kobo, Bookeen, Sony, etc…

 

Les liseuses sont en train de trouver leur public. En octobre, 15 % des Américains possèdent une liseuse, deux fois plus qu’il y a six mois. En comparaison, le marché des tablettes peine à décoller, avec seulement 11 % d’utilisateurs. Seuls 3 % possèdent à la fois une tablette et une liseuse.

 

En matière de liseuses, les avancées en matière de recherche & développement m’autorisent à pronostiquer un avenir radieux à toutes les formes de lecture et d’affichage par réflexion, avec une large variété des usages : technologie utilisée, taille et forme des appareils, accès aux contenus.

 

L’encre électronique (E-ink), domine le marché depuis 2006. Son avantage est évidemment la persistance de l’image sans consommation d’énergie. 28 millions de liseuses seront vendues en 2011, utilisant des particules en dioxyde de titane (EPD – ElectroPhoretic Display).

 

Une adaptation de cette technologie, avec des micro-capsules, permet de fabriquer des écrans souples (80 microns, de l’ordre de l’épaisseur d’un papier). L’utilisation de filtres permet d’y adjoindre la couleur.

 

La technologie EWD (Electro-Wetting Display) est basée sur le comportement d’un mélange eau/huile colorée. L’application d’une tension électrique modifie la tension de surface, et l’eau repoussant l’huile permet par réflexion la vue de la surface sous-jacente. La taille du pixel est extrêmement petite ; le changement est suffisamment rapide pour permettre l’affichage vidéo ; la consommation d’énergie reste faible ; le contraste est meilleur que tout autre système et se rapproche de celui sur papier. Avec un dispositif bi-couche, on ne perd plus les deux-tiers de la luminosité comme les technologies utilisant des filtres. Le procédé est 4 à 8 fois plus contrasté que les cristaux liquides (LCD).

 

Sa variante EFD (ElectroFluidic Display) améliore encore le contraste (plus de 85 %) en intégrant directement dans l’eau des pigments, qui sont projetés sur le substrat visible.

 

Les écrans IMOD (Interferometric MOdulator Display) reposent sur un réseau d’éléments réagissant à des modulateurs similaires à ceux des écrans LCD. Un élément, soit absorbe la lumière en apparaissant noir, soit la réfléchit à une longueur d’onde particulière, en utilisant des effets graduels de diffraction. Le procédé est très peu consommateur d’énergie ; les changements d’état (30 fois par seconde) permettent l’affichage vidéo.

 

Sans rentrer dans les détails, les propriétés des changements de phase de divers cristaux liquides font toujours l’objet de nombreuses recherches. Par exemple, le procédé ChLC (Cholesteric Liquid Crystal) est basé sur des cristaux liquides à structure hélicoïdale. Pris en sandwich entre deux écrans, le pas de l’hélice varie en fonction de la température, permettant de moduler la réflexion de la lumière. Comme pour l’EPD, l’image se maintient sans consommation d’énergie. Mais, en l’état de la recherche, la vitesse de rafraîchissement de l’image est lente.

 

Enfin, n’oublions pas les recherches sur les matrices actives basées sur des transistors organiques, directement appliquées sur des supports flexibles, y compris le papier… Pilotées comme n’importe quel circuit électronique, elles fonctionnent en couleur par voie soustractive avec des filtres couleurs cyan, magenta et jaune.

 

Ainsi observe-t-on des progrès considérables sur les écrans d’affichage par réflexion, en matière de couleur, de vitesse de rafraîchissement, et d’effacement des images fantômes.

 

Le marché mondial des liseuses électroniques devrait tripler entre 2011 et 2017.

 

C’est sans compter, dans certains pays, l’équipement progressif des écoles. Sans nécessiter un bouleversement profond des pratiques pédagogiques, avec un appareil bien meilleur marché qu’un ordinateur ou une tablette, le marché potentiel pour la formation initiale est estimé au double de celui pour les loisirs. La Russie ou la Corée ont commencé à équiper leurs écoles, en remplacement des livres papier…

 

Compte tenu de ses caractéristiques, le papier électronique par réflexion pourrait supplanter la technologie actuelle des cristaux liquides, et s’implanter sur tous les dispositifs imaginables : affichage extérieur, posters, signalisation, cartes (de vœux, de visite, postales), montres, afficheurs divers (par exemple dans les magasins, ou sur les appareils électro-ménagers), mais aussi smartphones, tablettes, téléviseurs.

 

Mais n’oublions pas le papier. Je rappelle, si besoin est, que les lecteurs d’E-books lisent davantage, et achètent davantage de livres (traditionnels) !

 

Sic transit mundi.

 

Jean-Philippe Behr

 

Le Cabinet BL accompagne et conseille les entreprises dans toutes leurs phases de développement : entreprises innovantes, mutations et réorganisations, fusions-acquisitions, investissements et projets, management, etc…

 

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Explosion de la lecture numérique

11 novembre 2011 Laisser un commentaire

Lire des livres numériques : bien plus qu’un engouement passager

Tous les 18 mois, est menée aux Etats-Unis une étude sur le comportement des consommateurs à l’égard de la lecture de livres numériques (e-books). Elle est extraite d’une enquête annuelle massive, portant sur 65 000 lecteurs, adultes et adolescents. La dernière mouture de cette étude, qui sera rendue publique le 21 novembre, est riche d’enseignement.

Examinons ensemble quelques chiffres.

Parmi les personnes ayant acheté au moins un e-book durant les 18 mois qui précèdent, près de 50 % sont prêts à attendre 3 mois pour obtenir la version électronique de leur auteur favori, plutôt que de lire immédiatement sur papier. Lors de la précédente enquête, seuls 38 % déclaraient accepter d’attendre aussi longtemps.

Parmi les « grands lecteurs numériques » (définis comme les consommateurs d’au moins un e-book par semaine), plus de 46 % déclarent avoir dépensé davantage, en achats payants. Lors de la précédente étude, seuls 30,4 % déclaraient avoir augmenté leurs achats. Cette information est particulièrement intéressante, car il est avéré que le comportement des « grands lecteurs » préfigure celui des consommateurs moyens, d’un délai compris entre 3 et 6 mois.

Le degré de satisfaction envers les appareils de lecture (liseuses, tablettes) est élevé. 75 % des personnes sont satisfaits, parmi lesquels 38 % se déclarent « très satisfaits ». Moins de 5 % considèrent que l’appareil ne valaient pas le prix qu’ils avaient payé pour l’usage qu’ils en ont.

Les barrières à l’accès aux e-book tombent. A la question « quelle serait le seul frein à lire davantage d’e-books ? », 33 % ont répondu « rien » (à comparer à 17,6 % dans l’enquête précédente).

Le rouleau-compresseur Amazon poursuit sa route, restant la source préférée pour l’acquisition d’e-books (stable, à 70 %) et comme source d’information (à 44 %). Barnes & Noble arrive en second avec 26 %, Apple en troisième position. A noter : une montée en puissance des bibliothèques, comme source appréciée d’achat d’e-books.

L’étude, en considérant les hauts niveaux de fidélité et de satisfaction, prévoit une poursuite de la forte croissance de la lecture numérique, l’e-book devenant à terme le principal canal de lecture pour beaucoup d’Américains. Elle constate aussi, à propos de la lecture d’e-books, que l’attitude et le comportement des consommateurs évoluent de mois en mois, et non pas d’année en année..

Alors, que penser de tout cela ?

En France, les frémissements d’un décollage se font sentir. Les mots Kindle ou Kobo feront bientôt partie de notre quotidien.

Il n’y a aucune raison objective à ce que le livre numérique ne suive pas ces traces américaines. Le Royaume-Uni, bénéficiant d’un atout linguistique, s’est déjà envolé. L’Espagne est en phase de démarrage. L’Allemagne et la France, à la traîne, ne vont pas tarder à suivre, comme on l’a vu lors de la toute récente Foire du Livre de Frankfurt.

L’étude nous enseigne surtout que l’usage d’un outil façonne notre posture. Tant que nous n’avons pas manipulé, apprivoisé, un nouvel appareil, la défiance et la réserve sont de mise. Le dicton ne dit-il pas : « l’essayer, c’est l’adopter » ?

Sans doute peut-on légitimement confronter les avantages du papier, et les limites (y compris sur le plan environnemental) de la lecture numérique.

Mais, s’il pleut demain, puis-je contrecarrer la météo ?

Jean-Philippe Behr

Graphiques lecture numérique USA

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Librairie-fiction – interview imaginaire, année 2021

3 novembre 2011 2 commentaires

(Journaliste) Nous sommes aujourd’hui chaleureusement accueillis dans une des dernières librairies de Paris. Merci de nous recevoir autour d’un café bien sympathique. Vous êtes à la tête de cette entreprise depuis bien longtemps ; vous avez dû voir pas mal de changements…

(Libraire) Bienvenue chez nous ! Effectivement, tout a changé, et surtout depuis une dizaine d’années. C’était déjà difficile avant, mais ça s’est accéléré à partir de 2012, il y a à peu près 10 ans. D’ailleurs, il ne reste plus à Paris que quatre-vingt librairies généralistes indépendantes comme la nôtre. On a un peu l’impression d’être les rescapés d’un naufrage… On a été protégés pendant 30 ans par le prix unique, mais, après 2012, ça n’a pas suffi, parce que le modèle économique de la chaîne du livre s’est complètement transformé.

Ce qui frappe en poussant la porte, c’est qu’il y a très peu de p-livres, de livres-papier…

Oui, il y a encore 10 ans, on croulait sous la logistique. Aujourd’hui, sur les étagères, il ne reste plus que les p-livres pour les enfants, et des beaux-p-livres. Mais c’est tout le métier qui a changé. Autrefois, on se souvient que le client prenait son temps entre les tables, devant les rayonnages. Et il achetait les ouvrages, en papier, qu’il avait pu manipuler sur place, en profitant parfois des conseils du libraire. Il y a eu un premier grand bouleversement des comportements, au début des années 2000 : les librairies ont été cantonnées dans les seuls achats d’impulsion : lorsqu’un lecteur cherchait quelque chose de précis, il le commandait sur internet et se le faisait livrer chez lui. Les petites librairies ont alors commencé à disparaître, parce que l’éventail du choix était insuffisant. Seules ont subsisté les librairies de niches, et les grandes surfaces et les chaînes, spécialisées ou non.

Quel est réellement votre métier ?

Comme je l’ai dit, pour simplifier, il y a 20 ans, un libraire, c’était un épicier, il vendait de la marchandise. Quand toute la profession a commencé à vaciller, les libraires se sont aperçus que leur vrai métier, c’était celui d’un médiateur, positionné entre l’auteur et le lecteur. Il y a aujourd’hui profusion des titres : on est passé en 10 ans de 70 000 nouveautés par an à 250 000. Dans ce labyrinthe, les lecteurs ont besoin d’un intermédiaire, d’un conseiller. Entre les best-sellers, dont tout le monde parle, et la myriade des titres d’un intérêt nul ou très limité, il y a tout un monde de textes qui méritent d’atteindre un public. Lire un ouvrage, c’est échanger son temps, rare,  contre du rêve ou de la connaissance. Le libraire est donc le seul professionnel qui réunit un livre et un lecteur. Les logiciels croient savoir le faire aussi, mais de façon automatique, déshumanisée. Nous sommes les entremetteurs du livre… En plus de tout cela, on fait aussi de la petite édition. Les éditeurs ont été aussi impactés que nous par la révolution numérique, et beaucoup d’auteurs se passent désormais des éditeurs.

En fait, la vente de p-livres et d’e-livres ne représente plus qu’une toute petite partie de votre activité…

Exact. D’ailleurs, comme vous voyez, on n’a pas tellement l’impression d’être dans une librairie, ici… Ça ressemble davantage à un salon, ou un cabaret. On organise 200 événements par an : concerts, repas-rencontres, signatures, accrochages, mini-défilés, lectures, dégustations, prix littéraires, en fait des manifestations de tous genres. Nous sommes devenus des spécialistes de l’activité culturelle de proximité. La seule différence avec les autres lieux, et le point commun entre toutes ces manifestations, c’est l’écrit. Dans mon compte de résultat, les livres ne représentent que 20 % de la marge nette. Mais j’ai besoin du livre pour légitimer toutes ces autres activités… Et ce que je fais pour le livre et pour l’écrit, je le fais aussi pour la musique, pour la vidéo, pour les jeux.

En pratique, si je veux acheter un livre, ça fonctionne comment ?

Sur cette borne, une fois que vous avez sélectionné un titre, vous choisissez si vous préférez un p-livre ou un e-livre. Si c’est un p-livre, vous avez alors plusieurs possibilités. Il faut décider si vous voulez des bonus, ou non : aujourd’hui, 90 % des p-livres proposent des enrichissements numériques. Dans ce cas, une puce RFID à l’intérieur de la couverture vous permet, et à vous seul, d’accéder à ces contenus numériques. Vous pouvez faire imprimer votre p-livre sur place, sur la presse numérique qui est dans l’arrière-boutique, et vous repartez alors avec votre p-livre broché. Si vous voulez l’offrir et l’envoyer à quelqu’un, ça fonctionne comme Interflora : ce sera imprimé au plus près du bénéficiaire, et vous économisez des points-carbone. Vous aurez une réduction si vous acceptez une impression retardée de 24 heures. Et si vous souhaitez une reliure ou une finition particulière, un papier différent, une mise en page spéciale, toutes les solutions sont possibles ! En réalité, beaucoup de clients choisissent un produit mixte, pour un prix à peine plus élevé : un p-livre, plus un e-livre. Ça leur permet d’avoir en même temps les avantages du papier et ceux du numérique. Bien évidemment, certains clients profitent aussi de la machine pour faire de l’impression à la demande, pour leurs propres besoins. Pour nous libraires, l’envoi d’office a disparu, tout comme la gestion des retours.

Et pour les e-livres ?

Autrefois, il y avait plein de plateformes différentes de chargement, des formats propriétaires, selon que vous possédiez tel ou tel appareil. Aujourd’hui, tout ça est derrière nous, maintenant que les bagarres entre toutes ces grandes multinationales se sont terminées par une normalisation générale. Regardez : une tableuse comme celle-ci, flexible et dépliable, peu onéreuse, avec de l’encre électronique couleur, permet de lire agréablement textes, images, vidéos. Et elle est quasi-autonome, avec son écran rechargeable à la lumière. D’ailleurs, votre bibliothèque, elle n’est pas dans la tableuse, elle est « dans les nuages », comme on dit, et vous garderez l’accès à cette bibliothèque si vous changez de machine ou si les formats de fichiers évoluent. Alors, pour les e-livres, là aussi, vous choisissez vos options. Ce sera un peu plus cher si, par exemple, vous voulez pouvoir prêter votre e-livre, si vous voulez pouvoir l’imprimer. Et ce sera moins cher si vous ne faites qu’emprunter l’e-livre : l’accès au fichier s’autodétruira, au bout d’une durée que vous pouvez choisir.

Un dernier mot, avant de nous quitter ?

En réalité, le fond du métier de libraire aujourd’hui est peu différent de celui d’hier. Le libraire distille le besoin de découvrir, il permet au lecteur de se repérer dans la jungle de la production, il favorise l’accès aux voix neuves de la création. Il permet de trouver ce que l’on ne cherche pas. C’est un humaniste enthousiaste, qui est parvenu à monétiser sa curiosité à l’égard de tous les contenus culturels.

Mais, des libraires, il n’en reste pas beaucoup, en 2021…

Jean-Philippe Behr