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Librairie-fiction – interview imaginaire, année 2021

3 novembre 2011 2 commentaires

(Journaliste) Nous sommes aujourd’hui chaleureusement accueillis dans une des dernières librairies de Paris. Merci de nous recevoir autour d’un café bien sympathique. Vous êtes à la tête de cette entreprise depuis bien longtemps ; vous avez dû voir pas mal de changements…

(Libraire) Bienvenue chez nous ! Effectivement, tout a changé, et surtout depuis une dizaine d’années. C’était déjà difficile avant, mais ça s’est accéléré à partir de 2012, il y a à peu près 10 ans. D’ailleurs, il ne reste plus à Paris que quatre-vingt librairies généralistes indépendantes comme la nôtre. On a un peu l’impression d’être les rescapés d’un naufrage… On a été protégés pendant 30 ans par le prix unique, mais, après 2012, ça n’a pas suffi, parce que le modèle économique de la chaîne du livre s’est complètement transformé.

Ce qui frappe en poussant la porte, c’est qu’il y a très peu de p-livres, de livres-papier…

Oui, il y a encore 10 ans, on croulait sous la logistique. Aujourd’hui, sur les étagères, il ne reste plus que les p-livres pour les enfants, et des beaux-p-livres. Mais c’est tout le métier qui a changé. Autrefois, on se souvient que le client prenait son temps entre les tables, devant les rayonnages. Et il achetait les ouvrages, en papier, qu’il avait pu manipuler sur place, en profitant parfois des conseils du libraire. Il y a eu un premier grand bouleversement des comportements, au début des années 2000 : les librairies ont été cantonnées dans les seuls achats d’impulsion : lorsqu’un lecteur cherchait quelque chose de précis, il le commandait sur internet et se le faisait livrer chez lui. Les petites librairies ont alors commencé à disparaître, parce que l’éventail du choix était insuffisant. Seules ont subsisté les librairies de niches, et les grandes surfaces et les chaînes, spécialisées ou non.

Quel est réellement votre métier ?

Comme je l’ai dit, pour simplifier, il y a 20 ans, un libraire, c’était un épicier, il vendait de la marchandise. Quand toute la profession a commencé à vaciller, les libraires se sont aperçus que leur vrai métier, c’était celui d’un médiateur, positionné entre l’auteur et le lecteur. Il y a aujourd’hui profusion des titres : on est passé en 10 ans de 70 000 nouveautés par an à 250 000. Dans ce labyrinthe, les lecteurs ont besoin d’un intermédiaire, d’un conseiller. Entre les best-sellers, dont tout le monde parle, et la myriade des titres d’un intérêt nul ou très limité, il y a tout un monde de textes qui méritent d’atteindre un public. Lire un ouvrage, c’est échanger son temps, rare,  contre du rêve ou de la connaissance. Le libraire est donc le seul professionnel qui réunit un livre et un lecteur. Les logiciels croient savoir le faire aussi, mais de façon automatique, déshumanisée. Nous sommes les entremetteurs du livre… En plus de tout cela, on fait aussi de la petite édition. Les éditeurs ont été aussi impactés que nous par la révolution numérique, et beaucoup d’auteurs se passent désormais des éditeurs.

En fait, la vente de p-livres et d’e-livres ne représente plus qu’une toute petite partie de votre activité…

Exact. D’ailleurs, comme vous voyez, on n’a pas tellement l’impression d’être dans une librairie, ici… Ça ressemble davantage à un salon, ou un cabaret. On organise 200 événements par an : concerts, repas-rencontres, signatures, accrochages, mini-défilés, lectures, dégustations, prix littéraires, en fait des manifestations de tous genres. Nous sommes devenus des spécialistes de l’activité culturelle de proximité. La seule différence avec les autres lieux, et le point commun entre toutes ces manifestations, c’est l’écrit. Dans mon compte de résultat, les livres ne représentent que 20 % de la marge nette. Mais j’ai besoin du livre pour légitimer toutes ces autres activités… Et ce que je fais pour le livre et pour l’écrit, je le fais aussi pour la musique, pour la vidéo, pour les jeux.

En pratique, si je veux acheter un livre, ça fonctionne comment ?

Sur cette borne, une fois que vous avez sélectionné un titre, vous choisissez si vous préférez un p-livre ou un e-livre. Si c’est un p-livre, vous avez alors plusieurs possibilités. Il faut décider si vous voulez des bonus, ou non : aujourd’hui, 90 % des p-livres proposent des enrichissements numériques. Dans ce cas, une puce RFID à l’intérieur de la couverture vous permet, et à vous seul, d’accéder à ces contenus numériques. Vous pouvez faire imprimer votre p-livre sur place, sur la presse numérique qui est dans l’arrière-boutique, et vous repartez alors avec votre p-livre broché. Si vous voulez l’offrir et l’envoyer à quelqu’un, ça fonctionne comme Interflora : ce sera imprimé au plus près du bénéficiaire, et vous économisez des points-carbone. Vous aurez une réduction si vous acceptez une impression retardée de 24 heures. Et si vous souhaitez une reliure ou une finition particulière, un papier différent, une mise en page spéciale, toutes les solutions sont possibles ! En réalité, beaucoup de clients choisissent un produit mixte, pour un prix à peine plus élevé : un p-livre, plus un e-livre. Ça leur permet d’avoir en même temps les avantages du papier et ceux du numérique. Bien évidemment, certains clients profitent aussi de la machine pour faire de l’impression à la demande, pour leurs propres besoins. Pour nous libraires, l’envoi d’office a disparu, tout comme la gestion des retours.

Et pour les e-livres ?

Autrefois, il y avait plein de plateformes différentes de chargement, des formats propriétaires, selon que vous possédiez tel ou tel appareil. Aujourd’hui, tout ça est derrière nous, maintenant que les bagarres entre toutes ces grandes multinationales se sont terminées par une normalisation générale. Regardez : une tableuse comme celle-ci, flexible et dépliable, peu onéreuse, avec de l’encre électronique couleur, permet de lire agréablement textes, images, vidéos. Et elle est quasi-autonome, avec son écran rechargeable à la lumière. D’ailleurs, votre bibliothèque, elle n’est pas dans la tableuse, elle est « dans les nuages », comme on dit, et vous garderez l’accès à cette bibliothèque si vous changez de machine ou si les formats de fichiers évoluent. Alors, pour les e-livres, là aussi, vous choisissez vos options. Ce sera un peu plus cher si, par exemple, vous voulez pouvoir prêter votre e-livre, si vous voulez pouvoir l’imprimer. Et ce sera moins cher si vous ne faites qu’emprunter l’e-livre : l’accès au fichier s’autodétruira, au bout d’une durée que vous pouvez choisir.

Un dernier mot, avant de nous quitter ?

En réalité, le fond du métier de libraire aujourd’hui est peu différent de celui d’hier. Le libraire distille le besoin de découvrir, il permet au lecteur de se repérer dans la jungle de la production, il favorise l’accès aux voix neuves de la création. Il permet de trouver ce que l’on ne cherche pas. C’est un humaniste enthousiaste, qui est parvenu à monétiser sa curiosité à l’égard de tous les contenus culturels.

Mais, des libraires, il n’en reste pas beaucoup, en 2021…

Jean-Philippe Behr

« Bientôt, tout le monde lira sur des écrans »

 

Une prophétie qui ne manque pas de sel… quand on s’aperçoit qu’elle date de 1782 !

 

On lit ainsi, sous la plume de Louis-Sébastien Mercier :

 

« On ne lit presque point à Paris un ouvrage qui a plus de deux volumes. Nos bons aïeux lisaient des romans en seize tomes, et ils n’étaient pas encore trop longs pour leurs soirées. Pour nous, bientôt, nous ne lirons plus que sur des écrans. »

 

Cet extrait figure dans le tome 2 du « Tableau de Paris », chapitre 144, page 132 de l’édition corrigée et augmentée parue à Amsterdam en 1782.

 

Je ne résiste pas au plaisir de citer trois autres passages du même « Tableau de Paris » :

 

« Tout le monde se plaint et se dit ruiné : imprimeurs, libraires, auteurs. Les premiers ne veulent rien acheter ; et quand ceux-ci impriment à leurs frais, les libraires ne donnent aucun cours au livre. Les contrefacteurs (race indestructible), pendant ce temps, s’emparent de l’ouvrage, et l’auteur a perdu son salaire, et de plus ses avances. Voilà l’état de la librairie. »

 

« Il faut être court et précis, si l’on veut être lu aujourd’hui. »

 

« Il faut beaucoup de livres, puisqu’il y a beaucoup de lecteurs. Il en faut pour toutes les conditions, qui ont un droit égal à sortir de l’ignorance. Il vaut mieux lire un ouvrage médiocre, que de ne point lire du tout. »

 

Reste une interrogation : que voulait dire Louis-Sébastien Mercier, lorsqu’il pensait aux « écrans » ? Que signifiait ce mot à l’époque ?

 

Au sens de pare-feu, d’écran de cheminée, le mot est attesté à la fin du 13ème siècle. Le « Dictionnaire universel » d’Antoine Furetière, dès la primo-édition hollandaise de 1690, prend l’exemple suivant : « Ôtez-vous, je ne veux point d’écran si épais à celui qui se met devant un autre pour empêcher qu’il ne se chauffe ».

Au sens plus général d’un objet interposé qui dissimule ou protège, le premier usage daterait de 1538, d’après le « Dictionnaire culturel en langue française » d’Alain Rey.

 

Le second sens, d’une surface plane sur laquelle se projette une image, n’apparaît qu’au 19ème siècle (1859). Emile Littré dans son « Dictionnaire de la langue française » évoque une toile blanche tendue sur un chassis dont les dessinateurs et les graveurs se servent pour amortir l’éclat du jour.

 

Le mot écran renvoie ainsi à deux notions apparemment contradictoires : ce qui cache, et ce qui montre… Les écrans sont des objets interposés, qui empêchent la vision directe, mais qui peuvent montrer autre chose. Cette seconde acception est postérieure à 1782.

 

Dans sa phrase, Louis-Sébastien Mercier veut illustrer l’idée selon laquelle on lit de moins en moins. On ne peut donc interpréter le mot « écran », dans cette phrase, que de la façon suivante : « Pour nous, bientôt, nous ne lirons plus que des textes pas plus longs que s’ils étaient imprimés sur des écrans de cheminée ».

 

Non, l’auteur du « Tableau de Paris » n’est pas auteur de science-fiction (encore qu’il ait écrit « L’an 2440, rêve s’il en fut jamais »).

 

Mais cette ambiguïté du mot écran nous aura fait sourire un instant…

 

Jean-Philippe Behr

Tableau de Paris