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« Bientôt, tout le monde lira sur des écrans »

 

Une prophétie qui ne manque pas de sel… quand on s’aperçoit qu’elle date de 1782 !

 

On lit ainsi, sous la plume de Louis-Sébastien Mercier :

 

« On ne lit presque point à Paris un ouvrage qui a plus de deux volumes. Nos bons aïeux lisaient des romans en seize tomes, et ils n’étaient pas encore trop longs pour leurs soirées. Pour nous, bientôt, nous ne lirons plus que sur des écrans. »

 

Cet extrait figure dans le tome 2 du « Tableau de Paris », chapitre 144, page 132 de l’édition corrigée et augmentée parue à Amsterdam en 1782.

 

Je ne résiste pas au plaisir de citer trois autres passages du même « Tableau de Paris » :

 

« Tout le monde se plaint et se dit ruiné : imprimeurs, libraires, auteurs. Les premiers ne veulent rien acheter ; et quand ceux-ci impriment à leurs frais, les libraires ne donnent aucun cours au livre. Les contrefacteurs (race indestructible), pendant ce temps, s’emparent de l’ouvrage, et l’auteur a perdu son salaire, et de plus ses avances. Voilà l’état de la librairie. »

 

« Il faut être court et précis, si l’on veut être lu aujourd’hui. »

 

« Il faut beaucoup de livres, puisqu’il y a beaucoup de lecteurs. Il en faut pour toutes les conditions, qui ont un droit égal à sortir de l’ignorance. Il vaut mieux lire un ouvrage médiocre, que de ne point lire du tout. »

 

Reste une interrogation : que voulait dire Louis-Sébastien Mercier, lorsqu’il pensait aux « écrans » ? Que signifiait ce mot à l’époque ?

 

Au sens de pare-feu, d’écran de cheminée, le mot est attesté à la fin du 13ème siècle. Le « Dictionnaire universel » d’Antoine Furetière, dès la primo-édition hollandaise de 1690, prend l’exemple suivant : « Ôtez-vous, je ne veux point d’écran si épais à celui qui se met devant un autre pour empêcher qu’il ne se chauffe ».

Au sens plus général d’un objet interposé qui dissimule ou protège, le premier usage daterait de 1538, d’après le « Dictionnaire culturel en langue française » d’Alain Rey.

 

Le second sens, d’une surface plane sur laquelle se projette une image, n’apparaît qu’au 19ème siècle (1859). Emile Littré dans son « Dictionnaire de la langue française » évoque une toile blanche tendue sur un chassis dont les dessinateurs et les graveurs se servent pour amortir l’éclat du jour.

 

Le mot écran renvoie ainsi à deux notions apparemment contradictoires : ce qui cache, et ce qui montre… Les écrans sont des objets interposés, qui empêchent la vision directe, mais qui peuvent montrer autre chose. Cette seconde acception est postérieure à 1782.

 

Dans sa phrase, Louis-Sébastien Mercier veut illustrer l’idée selon laquelle on lit de moins en moins. On ne peut donc interpréter le mot « écran », dans cette phrase, que de la façon suivante : « Pour nous, bientôt, nous ne lirons plus que des textes pas plus longs que s’ils étaient imprimés sur des écrans de cheminée ».

 

Non, l’auteur du « Tableau de Paris » n’est pas auteur de science-fiction (encore qu’il ait écrit « L’an 2440, rêve s’il en fut jamais »).

 

Mais cette ambiguïté du mot écran nous aura fait sourire un instant…

 

Jean-Philippe Behr

Tableau de Paris