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Archive for the ‘Economie’ Category

L’écriture est la peinture de la voix

Voilà donc des mois, des années, que le champ économique occupe le premier plan de l’espace médiatique, de l’espace politique.

 

Sacrifions donc à la tendance, écoutons le sage et cynique Oscar Barenton.

 

Avoir fait fortune, c’est posséder un peu plus d’argent que les gens qu’on fréquentait la veille. Juste assez pour pouvoir les laisser tomber.

 

Mieux vaut investir une place forte qu’un capital. Il arrive qu’une place forte soit rendue. Un capital investi ne se rend jamais.

 

Un aventurier est toujours de bas étage. S’il était de haut étage, ce serait un homme d’affaires.

 

Les économistes ont raison, le capital est du travail accumulé. Seulement, comme on ne peut pas tout faire, ce sont les uns qui travaillent et les autres qui accumulent.

 

On travaille mal dans une usine où l’on ne voit pas clair. Pour qu’on y voie clair, il faut un bon éclairage et une bonne comptabilité.

 

Pour diriger les hommes, il faut les connaître. Pour les connaître, il faut les écouter.

 

Tout se paie, et il y a deux monnaies : l’argent, et la satisfaction de vanité. Si vous avez le choix, et que vous êtes débiteur, payez en vanité, car c’est une monnaie que vous émettez vous-même et dont l’émission n’a pas de plafond. Si vous êtes créancier, choisissez l’argent : vous aurez la vanité par surcroît.

 

Un journal ne peut pas écrire : « N’achetez pas les produits de la société Lambda, ils ne valent rien », ce serait de la diffamation. Mais il peut écrire : « N’achetez pas les actions de la société Lambda », parce que ça, c’est de l’information financière.

 

Merci à Voltaire, pour le titre de ce billet.

 

Sic transit mundi.

 

Jean-Philippe Behr

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Quand 1 + 1 vaut moins que 2 (partie 1)

28 novembre 2011 Laisser un commentaire

Grossir, oui mais comment ?

 

Les industries graphiques sont très majoritairement constituées de PMI, indépendantes ou familiales, en situation de rapport de force déséquilibré à l’égard de leurs grands donneurs d’ordre (plateformes, éditeurs, grande distribution, …) ou de leurs fournisseurs (papier, encre, machines).

 

Dans d’autres secteurs industriels (automobile, aéronautique, …), depuis 30 ans, l’activité s’est organisée en une forte concentration des sous-traitants de 1er niveau, et en une stratification des sous-traitants de niveau 2 et 3. Cette organisation est rendue possible par la notion d’ensembliers, l’assemblage ultime restant du ressort du donneur d’ordre final.

 

Ce type d’intégration n’est pas transposable dans le modèle économique des industries graphiques. Le produit final n’est pas décomposable en éléments et sous-éléments.

 

Pour ré-équilibrer le rapport de forces envers leurs partenaires clients et fournisseurs, il semblerait a priori évident que les industriels se regroupent.

 

Une concentration capitalistique devrait aboutir à d’évidentes synergies, sur le plan des achats, de la capacité à négocier des prix de vente, du partage de savoir-faire, de l’optimisation du parc industriel et de la maintenance, de l’accès aux financements, de la réduction des charges administratives et des coûts indirects.

 

Or, il faut constater, à très peu d’exceptions près (CPI ?), que ces tentatives de regroupements ont jusqu’à présent échoué, tant en France qu’en Europe : Quebecor, Arquana, etc…

 

Les raisons en sont multiples. Citons-en simplement deux, assez classiquement rencontrées dans des opérations de croissance externe :

–        L’acquisition de sociétés in-bonis affaiblit la compétitivité de l’entreprise. Le cash-flow généré sera, pendant plusieurs années, ponctionné pour rembourser l’emprunt, en empêchant l’entreprise de s’adapter aux évolutions du marché ;

–        L’acquisition successive de sociétés défaillantes ne crée pas de valeur. Une entreprise en difficulté plus une entreprise en difficulté crée une grosse entreprise en difficulté, pas une entreprise saine.

 

Bien entendu, on peut y rajouter de nombreux autres motifs d’échecs, d’ailleurs souvent issus de dysfonctionnements internes au groupe ainsi constitué.

 

Les synergies évoquées sont donc anéanties par d’autres effets, négatifs. On reviendra sur ce sujet dans un prochain article.

 

Dès lors, se regrouper, cela passe par autre chose que du rapprochement capitalistique, et ça s’appelle du partenariat.

 

Quel qu’en soit la forme (GIE, associations, clubs, groupements d’entreprises, pôles de compétitivité, …), le partenariat consiste à ne mettre en commun que ce qui a du sens.

 

Ainsi, dans la filière, cette idée de partenariats fait-elle son chemin.

 

Le fardeau supporté en groupe est une plume (proverbe maure). Pas seulement parce que la charge est répartie sur plusieurs épaules, mais surtout parce que l’on dispose ainsi de l’intelligence collective pour agir.

 

Sic transit mundi.

 

Jean-Philippe Behr

Librairie-fiction – interview imaginaire, année 2021

3 novembre 2011 2 commentaires

(Journaliste) Nous sommes aujourd’hui chaleureusement accueillis dans une des dernières librairies de Paris. Merci de nous recevoir autour d’un café bien sympathique. Vous êtes à la tête de cette entreprise depuis bien longtemps ; vous avez dû voir pas mal de changements…

(Libraire) Bienvenue chez nous ! Effectivement, tout a changé, et surtout depuis une dizaine d’années. C’était déjà difficile avant, mais ça s’est accéléré à partir de 2012, il y a à peu près 10 ans. D’ailleurs, il ne reste plus à Paris que quatre-vingt librairies généralistes indépendantes comme la nôtre. On a un peu l’impression d’être les rescapés d’un naufrage… On a été protégés pendant 30 ans par le prix unique, mais, après 2012, ça n’a pas suffi, parce que le modèle économique de la chaîne du livre s’est complètement transformé.

Ce qui frappe en poussant la porte, c’est qu’il y a très peu de p-livres, de livres-papier…

Oui, il y a encore 10 ans, on croulait sous la logistique. Aujourd’hui, sur les étagères, il ne reste plus que les p-livres pour les enfants, et des beaux-p-livres. Mais c’est tout le métier qui a changé. Autrefois, on se souvient que le client prenait son temps entre les tables, devant les rayonnages. Et il achetait les ouvrages, en papier, qu’il avait pu manipuler sur place, en profitant parfois des conseils du libraire. Il y a eu un premier grand bouleversement des comportements, au début des années 2000 : les librairies ont été cantonnées dans les seuls achats d’impulsion : lorsqu’un lecteur cherchait quelque chose de précis, il le commandait sur internet et se le faisait livrer chez lui. Les petites librairies ont alors commencé à disparaître, parce que l’éventail du choix était insuffisant. Seules ont subsisté les librairies de niches, et les grandes surfaces et les chaînes, spécialisées ou non.

Quel est réellement votre métier ?

Comme je l’ai dit, pour simplifier, il y a 20 ans, un libraire, c’était un épicier, il vendait de la marchandise. Quand toute la profession a commencé à vaciller, les libraires se sont aperçus que leur vrai métier, c’était celui d’un médiateur, positionné entre l’auteur et le lecteur. Il y a aujourd’hui profusion des titres : on est passé en 10 ans de 70 000 nouveautés par an à 250 000. Dans ce labyrinthe, les lecteurs ont besoin d’un intermédiaire, d’un conseiller. Entre les best-sellers, dont tout le monde parle, et la myriade des titres d’un intérêt nul ou très limité, il y a tout un monde de textes qui méritent d’atteindre un public. Lire un ouvrage, c’est échanger son temps, rare,  contre du rêve ou de la connaissance. Le libraire est donc le seul professionnel qui réunit un livre et un lecteur. Les logiciels croient savoir le faire aussi, mais de façon automatique, déshumanisée. Nous sommes les entremetteurs du livre… En plus de tout cela, on fait aussi de la petite édition. Les éditeurs ont été aussi impactés que nous par la révolution numérique, et beaucoup d’auteurs se passent désormais des éditeurs.

En fait, la vente de p-livres et d’e-livres ne représente plus qu’une toute petite partie de votre activité…

Exact. D’ailleurs, comme vous voyez, on n’a pas tellement l’impression d’être dans une librairie, ici… Ça ressemble davantage à un salon, ou un cabaret. On organise 200 événements par an : concerts, repas-rencontres, signatures, accrochages, mini-défilés, lectures, dégustations, prix littéraires, en fait des manifestations de tous genres. Nous sommes devenus des spécialistes de l’activité culturelle de proximité. La seule différence avec les autres lieux, et le point commun entre toutes ces manifestations, c’est l’écrit. Dans mon compte de résultat, les livres ne représentent que 20 % de la marge nette. Mais j’ai besoin du livre pour légitimer toutes ces autres activités… Et ce que je fais pour le livre et pour l’écrit, je le fais aussi pour la musique, pour la vidéo, pour les jeux.

En pratique, si je veux acheter un livre, ça fonctionne comment ?

Sur cette borne, une fois que vous avez sélectionné un titre, vous choisissez si vous préférez un p-livre ou un e-livre. Si c’est un p-livre, vous avez alors plusieurs possibilités. Il faut décider si vous voulez des bonus, ou non : aujourd’hui, 90 % des p-livres proposent des enrichissements numériques. Dans ce cas, une puce RFID à l’intérieur de la couverture vous permet, et à vous seul, d’accéder à ces contenus numériques. Vous pouvez faire imprimer votre p-livre sur place, sur la presse numérique qui est dans l’arrière-boutique, et vous repartez alors avec votre p-livre broché. Si vous voulez l’offrir et l’envoyer à quelqu’un, ça fonctionne comme Interflora : ce sera imprimé au plus près du bénéficiaire, et vous économisez des points-carbone. Vous aurez une réduction si vous acceptez une impression retardée de 24 heures. Et si vous souhaitez une reliure ou une finition particulière, un papier différent, une mise en page spéciale, toutes les solutions sont possibles ! En réalité, beaucoup de clients choisissent un produit mixte, pour un prix à peine plus élevé : un p-livre, plus un e-livre. Ça leur permet d’avoir en même temps les avantages du papier et ceux du numérique. Bien évidemment, certains clients profitent aussi de la machine pour faire de l’impression à la demande, pour leurs propres besoins. Pour nous libraires, l’envoi d’office a disparu, tout comme la gestion des retours.

Et pour les e-livres ?

Autrefois, il y avait plein de plateformes différentes de chargement, des formats propriétaires, selon que vous possédiez tel ou tel appareil. Aujourd’hui, tout ça est derrière nous, maintenant que les bagarres entre toutes ces grandes multinationales se sont terminées par une normalisation générale. Regardez : une tableuse comme celle-ci, flexible et dépliable, peu onéreuse, avec de l’encre électronique couleur, permet de lire agréablement textes, images, vidéos. Et elle est quasi-autonome, avec son écran rechargeable à la lumière. D’ailleurs, votre bibliothèque, elle n’est pas dans la tableuse, elle est « dans les nuages », comme on dit, et vous garderez l’accès à cette bibliothèque si vous changez de machine ou si les formats de fichiers évoluent. Alors, pour les e-livres, là aussi, vous choisissez vos options. Ce sera un peu plus cher si, par exemple, vous voulez pouvoir prêter votre e-livre, si vous voulez pouvoir l’imprimer. Et ce sera moins cher si vous ne faites qu’emprunter l’e-livre : l’accès au fichier s’autodétruira, au bout d’une durée que vous pouvez choisir.

Un dernier mot, avant de nous quitter ?

En réalité, le fond du métier de libraire aujourd’hui est peu différent de celui d’hier. Le libraire distille le besoin de découvrir, il permet au lecteur de se repérer dans la jungle de la production, il favorise l’accès aux voix neuves de la création. Il permet de trouver ce que l’on ne cherche pas. C’est un humaniste enthousiaste, qui est parvenu à monétiser sa curiosité à l’égard de tous les contenus culturels.

Mais, des libraires, il n’en reste pas beaucoup, en 2021…

Jean-Philippe Behr