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Archive for octobre 2011

« Bientôt, tout le monde lira sur des écrans »

 

Une prophétie qui ne manque pas de sel… quand on s’aperçoit qu’elle date de 1782 !

 

On lit ainsi, sous la plume de Louis-Sébastien Mercier :

 

« On ne lit presque point à Paris un ouvrage qui a plus de deux volumes. Nos bons aïeux lisaient des romans en seize tomes, et ils n’étaient pas encore trop longs pour leurs soirées. Pour nous, bientôt, nous ne lirons plus que sur des écrans. »

 

Cet extrait figure dans le tome 2 du « Tableau de Paris », chapitre 144, page 132 de l’édition corrigée et augmentée parue à Amsterdam en 1782.

 

Je ne résiste pas au plaisir de citer trois autres passages du même « Tableau de Paris » :

 

« Tout le monde se plaint et se dit ruiné : imprimeurs, libraires, auteurs. Les premiers ne veulent rien acheter ; et quand ceux-ci impriment à leurs frais, les libraires ne donnent aucun cours au livre. Les contrefacteurs (race indestructible), pendant ce temps, s’emparent de l’ouvrage, et l’auteur a perdu son salaire, et de plus ses avances. Voilà l’état de la librairie. »

 

« Il faut être court et précis, si l’on veut être lu aujourd’hui. »

 

« Il faut beaucoup de livres, puisqu’il y a beaucoup de lecteurs. Il en faut pour toutes les conditions, qui ont un droit égal à sortir de l’ignorance. Il vaut mieux lire un ouvrage médiocre, que de ne point lire du tout. »

 

Reste une interrogation : que voulait dire Louis-Sébastien Mercier, lorsqu’il pensait aux « écrans » ? Que signifiait ce mot à l’époque ?

 

Au sens de pare-feu, d’écran de cheminée, le mot est attesté à la fin du 13ème siècle. Le « Dictionnaire universel » d’Antoine Furetière, dès la primo-édition hollandaise de 1690, prend l’exemple suivant : « Ôtez-vous, je ne veux point d’écran si épais à celui qui se met devant un autre pour empêcher qu’il ne se chauffe ».

Au sens plus général d’un objet interposé qui dissimule ou protège, le premier usage daterait de 1538, d’après le « Dictionnaire culturel en langue française » d’Alain Rey.

 

Le second sens, d’une surface plane sur laquelle se projette une image, n’apparaît qu’au 19ème siècle (1859). Emile Littré dans son « Dictionnaire de la langue française » évoque une toile blanche tendue sur un chassis dont les dessinateurs et les graveurs se servent pour amortir l’éclat du jour.

 

Le mot écran renvoie ainsi à deux notions apparemment contradictoires : ce qui cache, et ce qui montre… Les écrans sont des objets interposés, qui empêchent la vision directe, mais qui peuvent montrer autre chose. Cette seconde acception est postérieure à 1782.

 

Dans sa phrase, Louis-Sébastien Mercier veut illustrer l’idée selon laquelle on lit de moins en moins. On ne peut donc interpréter le mot « écran », dans cette phrase, que de la façon suivante : « Pour nous, bientôt, nous ne lirons plus que des textes pas plus longs que s’ils étaient imprimés sur des écrans de cheminée ».

 

Non, l’auteur du « Tableau de Paris » n’est pas auteur de science-fiction (encore qu’il ait écrit « L’an 2440, rêve s’il en fut jamais »).

 

Mais cette ambiguïté du mot écran nous aura fait sourire un instant…

 

Jean-Philippe Behr

Tableau de Paris

Myope ou presbyte ?

 

Petit florilège de commentaires désabusés, entendus récemment de la bouche de plusieurs chefs d’entreprise, dirigeants de PMI :

–        On fait le dos rond, en attendant que la crise passe. J’espère que cela ne durera pas trop longtemps

–        Nos machines ont été achetées pour répondre à des productions de masse, et le marché s’est progressivement tourné vers des productions diversifiées

–        Nos clients sont partis s’approvisionner à l’étranger. Ils ont des prix beaucoup plus bas que nous

–        Pour charger nos machines, on n’a pas eu d’autre choix que d’accepter des donneurs d’ordre apportant des volumes importants. Mais les prix couvrent à peine les coûts directs

–        Nos clients se sont eux-même équipés en moyens de production, rapatriant ainsi des volumes que nous avons définitivement perdus

–        Un sous-traitant, comme nous, ça ne fait que subir le bon vouloir de nos clients, qui sont mille fois plus gros que nous. On est totalement à leur merci

Ces commentaires ne sont pas imaginaires. Lors de diverses missions que nous avons réalisées au sein de leurs entreprises, des patrons nous ont confessé leur impuissance et leur résignation.

Tous ces commentaires ont deux points en commun :

–        celui de désigner, comme source unique de leurs difficultés, le « monde extérieur »,

–        celui de n’appréhender ce monde extérieur que par l’angle étroit d’une menace sur son métier traditionnel.

Or, n’est-il pas précisément de la responsabilité du dirigeant d’adapter son activité à ces facteurs extérieurs, d’innover pour anticiper le changement, d’être pro-actif pour assurer la pérennité de son entreprise ? N’est-ce pas là finalement son vrai rôle ?

Ces exemples illustrent donc, de façon navrante, la vision dégradée d’un bon nombre de chefs d’entreprise :

–        une myopie, qui limite leur compréhension du monde qui change autour d’eux,

–        une presbytie, qui les paralyse dans leurs actions à l’intérieur de son entreprise.

En termes de marketing stratégique, ces entreprises souffrent de ce que l’économiste Theodore Levitt appelait la myopie du marketing, caractérisée par l’incapacité à avoir une vision d’ensemble et ne pas vouloir reconnaître le changement. Les attributs de cette myopie consistent à se concentrer sur les produits plutôt que les attentes du client, à croire que la croissance est perpétuelle et liée à la production de masse, à se replier sur les réductions des coûts, et à être aveugle sur les substitutions concurrentielles, même celles qui aspirent sa propre activité.

En termes de leviers d’action, ces entreprises souffrent d’une organisation archaïque, fondée sur la rigidité d’un management de type « top-down ». Paralysées par le symptôme ou la seule analyse, elles méconnaissent l’écoute du marché et du client, elles dédaignent l’importance des valeurs et de l’éthique, elles s’éparpillent dans des projets sans fin qui ne s’appuient pas sur leurs vraies forces, elles alourdissent leurs circuits en se détournant des structures simples et légères, et elles oublient de donner un sens au travail de leurs salariés, de les laisser se singulariser, de leur laisser un bon degré d’autonomie, de les traiter en adultes.

Retirons-en plusieurs leçons :

Un chef d’entreprise a le droit de se tromper ; il n’a pas le droit de ne rien faire. L’inaction mène tout droit au mur.

La mise en œuvre de plans d’action nécessite en permanence de prendre en compte le monde extérieur (même changeant, complexe, incertain). En d’autres termes, jouer à l’autruche en se réfugiant dans le seul quotidien ne débouche jamais sur une solution.

Et au bout du compte, c’est ce qui fait toute la différence entre le changement subi, et le changement choisi…

 

Jean-Philippe Behr

 

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L’innovation n’est pas dans la machine

21 octobre 2011 1 commentaire

 

Observer l’industrie graphique paraît peu réjouissant, au premier regard :

–        un secteur ayant dépassé le stade de maturité (globalement : une diminution des tonnages imprimés)

–        un secteur en position de sous-traitance, ne maîtrisant pas la mise sur le marché de produits en propre

–        une atomisation du secteur, composé très majoritairement de TPI/PMI familiales

–        un très fort déséquilibre dans le rapport de forces entre l’entreprise et ses fournisseurs (papetier, fabricant d’encres, constructeur de machines) d’une part, et ses clients d’autre part (éditeurs, grande distribution, etc…)

–        une forte intensité capitalistique, compte tenu des investissements à consentir

–        une situation générale de sur-capacité, de forte intensité concurrentielle, de forte concurrence étrangère, et à faible différenciation.

Sur une filière déjà sinistrée paraissent s’accumuler des menaces dont on ne compte plus le nombre, ni ne mesure la force. Pour n’en évoquer qu’une, citons le glissement progressif d’une partie de la communication imprimée vers le digital : presse quotidienne, catalogues, etc… Et bientôt le livre.

Et pourtant…

Et pourtant, dans tout secteur économique en crise, le changement apporte son lot d’opportunités. Mais cela suppose quitter le (faux) confort de son pré carré traditionnel, et innover.

Dans la lorgnette de l’imprimeur, l’innovation se situe généralement en amont, chez le constructeur de presse, le papetier, le fabricant d’encre.

En réalité, l’innovation ne se trouve pas dans la rotative ou la presse, cette machine dernier cri que l’on achète parce que son confrère vient d’en faire l’acquisition lors de la précédente Drupa.

Innover, c’est passer d’une logique de produits à une logique de services, qui est une offre de solutions à des problématiques de ses clients, et des clients de ses clients.

Innover, c’est passer d’une logique de devis précis et enfermé (cahier des charges rigide, demandes gérables à distance) à une démarche créative de co-conception ou de co-développement avec ses clients, nécessitant des échanges en face-à-face.

Innover, c’est basculer volontairement d’un portefeuille clients concentré sur des gros donneurs d’ordre, vers une variété de clients disparates.

Innover, c’est mettre en place des ressources spécifiques et rares, plutôt que des équipements standards.

Innover, c’est orienter ses compétences internes génériques et peu valorisables, vers des compétences et des savoir-faire spécifiques (aux technologies utilisées, aux types de clients et de problèmes traités).

Innover, c’est passer d’un contrôle organisationnel interne basé sur des procédures et des objectifs rigides, à un contrôle informel et souple, ou une organisation en mode projet.

Innover, c’est nouer de nombreuses collaborations externes, avec vocation à être structurées, des relations pérennes avec ses clients, fondées sur une relation de confiance et de transparence mutuelles.

Innover, c’est réduire l’intensité concurrentielle et profiter du monde qui change pour développer des activités avec facteurs de différenciation potentiellement importants, comportant des coûts de changement de fournisseurs élevés pour ses clients.

Innover, au lieu de se contenter d’une efficacité d’exécution en termes de coûts, de délais et de qualité, c’est asseoir son offre sur l’ingéniosité de la solution.

Innover, c’est dépasser les seules innovations « réactives » d’exploitation, pour s’engager résolument vers l’innovation pro-active, potentiellement radicale du point de vue de son entreprise ou de son marché.

Innover, c’est innover en permanence pour éviter l’écueil de la banalisation des savoirs et compétences.

Innover, ce n’est pas dans la machine…

Jean-Philippe Behr

 

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Le Cabinet BL prend sa meilleure plume…

… pour partager ses opinions, ses positions, ses réflexions, ses questionnements, dans un monde qui s’ouvre à de nouveaux paradigmes.

Le Cabinet BL coupe donc aujourd’hui le ruban inaugural d’un blog, qui sera régulièrement alimenté de papiers au gré de l’inspiration et de l’actualité.

Toutes les entreprises évoluent désormais dans un univers devenu complexe et changeant. Si elles souhaitent maîtriser ce changement, au lieu de le subir, elles doivent s’interroger en permanence sur leur positionnement, leurs pratiques managériales, leur compétitivité, tout en assumant leurs responsabilités vis-à-vis de leurs salariés, de la société, et de l’environnement.

Bien sûr, les secteurs des industries graphiques, des médias, de l’édition et du packaging seront au cœur de ce blog, alimenté par les activités du Cabinet dont ils représentent les trois-quarts des missions, en conseil et études.

Mais les autres secteurs d’activité dans lesquels nous intervenons ne seront pas oubliés pour autant : aéronautique, agro-alimentaire, métallurgie, chimie, automobile, et aussi le secteur culturel.

Points de départs à des discussions ouvertes, nous encourageons vivement les commentaires et les controverses en tous genres (« La discussion s’éteint devant quelqu’un qui est du même avis que vous ») !

Jean-Philippe Behr

Jean-Michel Laude

Catégories :Divers