Socrate et (déjà !) internet

Comment ne pas retrouver, dans les arguments du roi Thamous et le mythe de Theuth, les critiques adressées aujourd’hui à Internet ?

Ecoutons Socrate, dans un des dialogues de Platon :

Près de Naucratis, en Egypte, vivait un des antiques dieux de ce pays, nommé Theuth. A ce dieu, les Egyptiens ont consacré l’oiseau qu’ils appellent Ibis.

C’est ce dieu Theuth qui a inventé l’écriture.

Il alla trouver le roi Thamous de Thèbes, qui régnait alors sur toute la région, pour lui montrer son invention, et lui dit qu’il fallait la répandre parmi tous les habitants.

Le roi lui demanda quelle serait l’utilité de cette invention. « Sire, lui dit Theuth, cette science rendra les Egyptiens plus savants, et facilitera l’art de se souvenir. J’ai trouvé un remède (pharmakon) contre l’oubli, pour soulager la mémoire.

Et le roi répliqua : « Tu es très ingénieux, mais tu ne sais pas discerner celui qui est capable d’inventer un art, de celui qui peut faire la part des choses entre les avantages et les inconvénients que cet art procure aux utilisateurs.

Tu es père de l’écriture (patêr ôn grammatôn), mais tu lui attribues, par bienveillance, tout le contraire de ce que ton invention peut apporter. Bien au contraire, c’est l’oubli qu’ils vont introduire dans leurs âmes. En faisant confiance à l’écriture, ils ne se souviendront plus par eux-mêmes du savoir, mais ils s’appuieront sur une science extérieure. Ils auront l’impression de connaître beaucoup de choses, alors que dans la plupart des cas ils n’auront aucune compétence. Ce seront des savants imaginaires (doxosophoi), et non pas de vrais savants. »

(Platon, Phèdre, 274-275)

Ainsi, l’écriture aurait-elle tué le savoir, en anéantissant la transmission orale.

Mais après ?

Ainsi, l’imprimerie aurait-elle re-tué le savoir, en diffusant la connaissance et en anéantissant le pouvoir des lettrés.

Ainsi, internet aurait-il re-re-tué le savoir ?

Sic transit mundi.

Jean-Philippe Behr

Début du Phèdre de Platon sur le parchemin Codex Clarkianus 39, bibliothèque Bodléienne

Début du Phèdre de Platon sur le parchemin Codex Clarkianus 39, bibliothèque Bodléienne

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La trajectoire des journaux américains, de 1971 à aujourd’hui

26 décembre 2012 Laisser un commentaire

Pour agrandir le graphique, cliquer ici.

Quarterly-Newspaper-Ad-Expenditures

Chiffres corrigés de l’inflation,  lissés sur trois trimestres glissants. Compilation et réalisation : Cabinet BL. Source : Newspaper Association of America.

Ce graphique illustre à merveille la trajectoire des journaux outre-Atlantique.

On y décèlera les principaux événements historiques : crise du pétrole en 1974, guerre du Golfe en 1990, dégonflement de la bulle internet en 2000, crise des subprimes en 2008…

Et apparaît au grand jour la trajectoire calamiteuse de la presse américaine.

Les recettes – hors diffusion – ont été divisées par trois, en l’espace de 10 ans !

Le phénomène est particulièrement marquée pour les petites annonces, dont les quatre cinquièmes se sont évaporés en migrant sur d’autres sites web.

L’émergence de la publicité en ligne sur les sites de presse, voici 10 ans, est très loin de compenser la dégradation de la communication des annonceurs sur support papier.

A cet effondrement s’additionne un effritement des ventes, par abonnements ou au numéro.

Rappelons que les journaux américains sont bien plus dépendants des revenus publicitaires que les nôtres. En 2006, les recettes tirées de la vente des journaux ne représentaient que 17 % du chiffre d’affaires total.  Aujourd’hui, avec l’écroulement de la publicité, le ratio est de l’ordre de 30 %.

Selon l’institut Pew-Research, de tous les médias, les journaux sont les plus affectés par les bouleversements de leur modèle économique.

Le cycle infernal s’est donc déclenché : réduction des coûts, d’où réduction des effectifs de journalistes, d’où diminution de la qualité éditoriale et de l’originalité des contenus, d’où impossibilité de monétiser une information devenue banalisée sur internet, et ainsi de suite, en une diabolique spirale dont on n’aperçoit pas le bout…

Sic transit mundi.

Jean-Philippe Behr

Des cloisons ? quelles cloisons ?

30 novembre 2012 Laisser un commentaire

Les frontières historiques entre les grandes catégories de médias d’actualité sont en train de s’évanouir.

La presse quotidienne et les newsmagazines intègrent sur leurs supports numériques photos, sons et vidéos, basculent vers le bi-média, culbutent vers le reverse-publishing.

Les médias audiovisuels, télé et radio, organisent leurs plateformes d’information numériques comme s’ils étaient des pure-players, et se déclinent d’ailleurs parfois en produits papier.

Les rédactions s’organisent pour traiter les contenus, dès l’origine, en flux multi-canal.

Nécessité faisant loi, puisqu’il faut monétiser son contenu en l’absence de revenus publicitaires suffisants, les modèles d’affaires commencent, après divers tâtonnements et expériences, à se ressembler entre eux.

Toutes les catégories de médias proposent de l’homothétique (qui s’appelle, selon le cas, PDF, podcast, ou catch-up), de l’enrichi, de l’application. Et des produits dérivés, pour générer des VU, de l’e-commerce, et des bases de données comportementales d’usager.

Lequel usager ne s’appelle plus lecteur, ni spectateur, ni auditeur, ni internaute, ni mobinaute. Mais tout cela à la fois, avec des pratiques de zappeur hyper-consommateur multi-support, quand ce n’est pas multi-tasker, jonglant joyeusement entre tablettes et ordinateurs, smartphones et autres écrans connectés.

Ce mouvement entraînera dans son sillage une partie des autres médias, qui ne sont ni médias d’information générale ni médias généralistes : périodiques de loisirs, chaînes thématiques, sites communautaires ou ciblés, …

Un média ne remplace pas les précédents, mais tous les médias, quel que soit leur ADN d’origine, papier ou radio, télévision ou web, convergent désormais vers la même chose (laquelle « chose », en devenir, reste à définir, mais ceci est une autre question).

Ainsi, progressivement mais rapidement, les cloisons entre les différents médias deviennent poreuses et s’estompent, sans doute pour disparaître à échéance plus ou moins lointaine.

Projetons-nous dans quelques années, une fois cette convergence bien avancée.

Y aura-t-il un sens à distinguer des taux de TVA différents ? A distinguer des catégories de presses éligibles à des subventions ou allègements ? A distinguer des catégories de médias pour les lois anti-concentration ? A distinguer des catégories spécifiques, pour Médiamétrie ou l’OJD ?

Voire à distinguer les médias des autres activités commerciales, lorsqu’une fraction significative des revenus et des marges seront tirés des activités annexes, s’appuyant sur la « marque-média » ?

L’information (sa qualité, sa diversité, son accès) est pour la liberté un bien précieux.

Dont la révolution ne fait que commencer.

Sic transit mundi.

Jean-Philippe Behr

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Rien ne presse (papier)

Week-end pluvieux.

Fauteuil, cheminée, et un livre entre les mains. Sur l’avenir de la presse et du journalisme, d’où je tire quelques extraits :

« La fin de cette année aura été marquée par un redoublement de points d’interrogation »

« Celui qui nous eût prédit, il y a seulement vingt ans, le cloaque dans lequel nous pataugeons aujourd’hui, n’aurait certainement pas été cru. Peut-être aurait-on tort de ne pas croire celui qui nous prédirait que nous en sortirons. »

« J’espère pour ma part qu’un nouveau journalisme surgira, qui ne ressemblera en rien à celui que nous avons le plaisir de posséder »

« il est très clair que nous traversons un égout. C’est bien le diable si nous ne finissons pas par trouver la grille de sortie. »

« Je le crois : la presse, en ce moment, s’égare. Elle cherche, hors de sa véritable voie, hors de sa mission, le succès. Elle sacrifie tout à un prétendu besoin d’informations rapides. Elle commet une erreur »

Le livre ? La presse française au XXème siècle. Publié par Ernest Flammarion en 1901.

Sic transit mundi.

Jean-Philippe Behr

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Non, ne défendons pas le papier

28 mai 2012 2 commentaires

Osons poser une question iconoclaste : faut-il défendre le papier ?

Le papier, noble support sur lequel a été déposé le savoir, l’imaginaire et l’apprentissage (le livre), l’actualité et le débat (le journal), l’information et la distraction (le magazine), la promotion (l’affiche, l’emballage, la PLV), et tant d’autres contenus encore…

L’idée  même du mot « défense » me gêne. Pour plusieurs raisons.

Premier argument

Peut-être, pour commencer, à cause des accointances guerrières du terme.

Reconnaissons qu’à certaines occasions, il faut bien se défendre, face à un adversaire (encore que je lui préfère le mot de résistance).

Mais qui est l’adversaire du papier ? Le numérique ? Le monde digital n’est pas un adversaire, il se développe par lui-même, sans s’opposer au papier, fort de ses atouts et avantages. Il marche sur les plates-bandes du papier comme concurrent, et non pas comme adversaire.

Comme concurrent, ai-je dit ? Mais si c’est un concurrent, le support papier dispose par lui-même de ses propres vertus (qu’il est inutile de rappeler ou de détailler ici).

Il n’est alors pas question de le défendre, mais de promouvoir ses qualités. C’est tout autre chose…

Deuxième argument

Se défendre, c’est s’agripper au passé.

Et donc, quelque part, peu ou prou, c’est rejeter l’avenir, craindre ou nier le changement.

Nos mémoires gardent bien vivants les pans de notre société qui se sont construits autour du support papier, siècle après siècle : la démocratisation de la lecture, les filières et les modèles économiques, les revendications sociales de l’ouvrier du Livre, les avancées technologiques, les empires familiaux, le tissu industriel, etc…

Tâchons de préserver le souvenir de cette mémoire collective, prestigieuse et foisonnante, pour comprendre le passé, apprendre de ce passé, admirer cette prodigieuse épopée humaine bâtie autour du papier.

Mais il est acquis que demain ne sera pas hier.

Des lendemains où le papier aura certes une place réduite, mais aura sa place (du moins à horizon prévisible), en complément de la communication numérique.

Il n’est donc pas question de le défendre, mais d’innover et d’inventer. Là encore, on est sur un autre registre que sur celui de la défense…

En guise de conclusion…

Ne défendons pas le papier ; il se défendra lui-même !

N’en déplaise aux innombrables coteries, lobbies, associations et autres groupements, qui ont fait de la défense du papier le cœur de leur combat.

On peut défendre des idées, mais on ne se défend pas contre le sens de l’histoire.

Reconnaissons au papier ses vertus propres et sa capacité à se réinventer.

Un composant parmi d’autres au sein d’un monde en transformation, et de la représentation que nous nous en faisons avec des paradigmes inédits.

Sic transit mundi.

Jean-Philippe Behr

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L’écriture est la peinture de la voix

Voilà donc des mois, des années, que le champ économique occupe le premier plan de l’espace médiatique, de l’espace politique.

 

Sacrifions donc à la tendance, écoutons le sage et cynique Oscar Barenton.

 

Avoir fait fortune, c’est posséder un peu plus d’argent que les gens qu’on fréquentait la veille. Juste assez pour pouvoir les laisser tomber.

 

Mieux vaut investir une place forte qu’un capital. Il arrive qu’une place forte soit rendue. Un capital investi ne se rend jamais.

 

Un aventurier est toujours de bas étage. S’il était de haut étage, ce serait un homme d’affaires.

 

Les économistes ont raison, le capital est du travail accumulé. Seulement, comme on ne peut pas tout faire, ce sont les uns qui travaillent et les autres qui accumulent.

 

On travaille mal dans une usine où l’on ne voit pas clair. Pour qu’on y voie clair, il faut un bon éclairage et une bonne comptabilité.

 

Pour diriger les hommes, il faut les connaître. Pour les connaître, il faut les écouter.

 

Tout se paie, et il y a deux monnaies : l’argent, et la satisfaction de vanité. Si vous avez le choix, et que vous êtes débiteur, payez en vanité, car c’est une monnaie que vous émettez vous-même et dont l’émission n’a pas de plafond. Si vous êtes créancier, choisissez l’argent : vous aurez la vanité par surcroît.

 

Un journal ne peut pas écrire : « N’achetez pas les produits de la société Lambda, ils ne valent rien », ce serait de la diffamation. Mais il peut écrire : « N’achetez pas les actions de la société Lambda », parce que ça, c’est de l’information financière.

 

Merci à Voltaire, pour le titre de ce billet.

 

Sic transit mundi.

 

Jean-Philippe Behr

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Cachez ce client que je ne saurais voir

7 avril 2012 1 commentaire

Je croyais que le client était la personne la plus importante de l’entreprise ?

Que l’entreprise ne vit que parce qu’elle a des clients ? Qu’elle les comprend ? Et que la  relation avec chaque client est particulière ?

Cette semaine, profitant d’un passage Porte de Versailles, je me suis égaré dans le salon « Stratégie clients – le Salon de la relation clients ».

Je n’ai pas été déçu…

En matière de relation clients, tout est fait pour ne pas avoir de relation directe avec lui.

Entre l’entreprise et le client, on s’acharne à interposer des machines et des robots, des logiciels et des systèmes, des intermédiaires et des médiateurs.

J’ai vu des systèmes de gestion de bases de données clients. Des logiciels d’analyse du parcours d’achat. Des systèmes automatisés de fidélisation et de communication, de détection des attentes des clients (!), de mesure d’insatisfaction, de traitement des réclamations. Des solutions d’externalisation de la relation clients (re- !). Des services clients « low-cost » (oui, ça existe).

J’ai vu des CRM, qui ressemblent davantage à des « Commerciaux Reporting Management » qu’à des « Customer Relationship Management ».

J’ai vu l’impressionnant stand de l’Île Maurice, propagande d’avantages fiscaux pour l’implantation de centres d’appel.

Bref, en guise de « relation clients », il semble donc surtout essentiel… de ne pas avoir de relation directe avec lui.

Vous y comprenez quelque chose, vous ?

Sic transit mundi.

Jean-Philippe Behr

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